"Elle ne
sait plus comment soudain elle a senti le poids de son fils.
Il s’est abattu
comme un grand oiseau dans ses bras. Sans un mot. Juste un son rauque. Laisser
enfin l’air passer.
C’est dans les
veines, au secret des poitrines que les mots fous se disent. Rien ne passe les
lèvres."
Otages intimes, c’est l’histoire d’Étienne, photographe de guerre.
Au cours d’un reportage, il est pris en otage. Où ? Combien de
temps ? L’intérêt est ailleurs. Le livre s’ouvre sur sa libération. Enfin.
Étienne se retrouve chez sa mère,
dans la maison familiale, comme une matrice bienfaitrice. Là, il va essayer de
retrouver un semblant de paix intérieur. Ses amis d’enfance, Enzo et Jofranca,
ne seront pas de trop sur ce douloureux chemin.
Otages intimes est un livre qu’on lit en prenant son temps. On lit
une phrase. On la relit. On fait une pause. Pour en savourer chaque mot, pour
en apprécier la moelle. Des phrases
courtes mais fortes.
Quand je pense à Jeanne Benameur, c’est un sourire
bienveillant qui me vient. Une douceur. Mais aussi une gravité qui ne me semble
jamais loin. Une langue qui touche à l’émotion. L’écriture de l’intime.
A lire absolument !
***
"De retour dans l’avion, il serre sur ses genoux la vieille
sacoche. Il a fermé les yeux. Il retrouve les bosses, le lisse et le rugueux du
cuir. Il n’en revient pas. Tout est là. Dans ce contact. Il retrouve tout, d’un
coup. C’est son appareil, c’est sa vie.
Il chasse loin l’image d’autres mains posées là où ses
doigts se posent.
Il respire un peu plus large."
"L’homme qu’est son fils aujourd’hui a touché la mort, au
fond de lui. Maintenant elle peut laisser tomber tous les masques qu’elle a
portés pour rassurer. Il connait la seule vérité : le pouvoir des mères
est dérisoire devant la mort."
"Son pas aura désormais cette fragilité de qui sait au plus
profond du cœur qu’en donnant la vie à un être on l’a voué à la mort. Et plus
rien pour se mettre à l’abri de cette connaissance que les jeunes mères
éloignent instinctivement de leur sein. Parce qu’il y a dans le premier cri de
chaque enfant deux promesses conjointes : je vis et je mourrai. Par ton
corps je viens au monde et je le quitterai seul."
"Donne-moi ta part de mort, mon fils. Donne. Je suis vieille
et forte. Moi j’emporterai tout ça sous mes ailes comme l’épervier de notre
village."
"Cette première nuit dans la maison, il ressort seul dans le
jardin. Il s’allonge sur l’herbe, essaie de refaire alliance avec la nuit
d’ici. Une de ses mains s’enfonce dans la terre. Il est rentré il est à nouveau
dans un monde où rien n’est hostile, où des gens, comme sa mère, consacrent du
temps à faire pousser des plantes."
"Ici tout respire la paix des gestes quotidiens que rien
n’entrave."
"Cette nuit, Étienne cesse de
combattre.
Les mots qui sont là, en lui, sont
simples. Ce sont les mots d’un homme qui sait qu’il n’est rien sans les autres,
tous les autres. Alors vient l’étrange prière
Vous tous, du bout du monde et
d’ici, vous tous qui m’avez fait ce que je suis, donnez-moi juste la force de
continuer."
"Quand tu es « recueillie » tu n’habites jamais
vraiment. Tu fais des tentatives, c’est tout. Moi je vis dans un espace
intermédiaire. Entre recueillie et habiter, il y a un espace que je n’ai jamais
franchi. C’est là que je vis."
ISBN 978 2 330 05311 6
208 pages
2015
18.80€
