lundi 15 février 2016

Otages intimes - Jeanne Benameur



"Elle ne sait plus comment soudain elle a senti le poids de son fils.

Il s’est abattu comme un grand oiseau dans ses bras. Sans un mot. Juste un son rauque. Laisser enfin l’air passer.

C’est dans les veines, au secret des poitrines que les mots fous se disent. Rien ne passe les lèvres."

Otages intimes, c’est l’histoire d’Étienne, photographe de guerre. Au cours d’un reportage, il est pris en otage. Où ? Combien de temps ? L’intérêt est ailleurs. Le livre s’ouvre sur sa libération. Enfin.

Étienne se retrouve chez sa mère, dans la maison familiale, comme une matrice bienfaitrice. Là, il va essayer de retrouver un semblant de paix intérieur. Ses amis d’enfance, Enzo et Jofranca, ne seront pas de trop sur ce douloureux chemin. 

Otages intimes est un livre qu’on lit en prenant son temps. On lit une phrase. On la relit. On fait une pause. Pour en savourer chaque mot, pour en apprécier la moelle. Des  phrases courtes mais fortes.

Quand je pense à Jeanne Benameur, c’est un sourire bienveillant qui me vient. Une douceur. Mais aussi une gravité qui ne me semble jamais loin. Une langue qui touche à l’émotion. L’écriture de l’intime. 

A lire absolument !

***


"De retour dans l’avion, il serre sur ses genoux la vieille sacoche. Il a fermé les yeux. Il retrouve les bosses, le lisse et le rugueux du cuir. Il n’en revient pas. Tout est là. Dans ce contact. Il retrouve tout, d’un coup. C’est son appareil, c’est sa vie.

Il chasse loin l’image d’autres mains posées là où ses doigts se posent.

Il respire un peu plus large."



"L’homme qu’est son fils aujourd’hui a touché la mort, au fond de lui. Maintenant elle peut laisser tomber tous les masques qu’elle a portés pour rassurer. Il connait la seule vérité : le pouvoir des mères est dérisoire devant la mort."



"Son pas aura désormais cette fragilité de qui sait au plus profond du cœur qu’en donnant la vie à un être on l’a voué à la mort. Et plus rien pour se mettre à l’abri de cette connaissance que les jeunes mères éloignent instinctivement de leur sein. Parce qu’il y a dans le premier cri de chaque enfant deux promesses conjointes : je vis et je mourrai. Par ton corps je viens au monde et je le quitterai seul."



"Donne-moi ta part de mort, mon fils. Donne. Je suis vieille et forte. Moi j’emporterai tout ça sous mes ailes comme l’épervier de notre village."



"Cette première nuit dans la maison, il ressort seul dans le jardin. Il s’allonge sur l’herbe, essaie de refaire alliance avec la nuit d’ici. Une de ses mains s’enfonce dans la terre. Il est rentré il est à nouveau dans un monde où rien n’est hostile, où des gens, comme sa mère, consacrent du temps à faire pousser des plantes."



"Ici tout respire la paix des gestes quotidiens que rien n’entrave."



"Cette nuit, Étienne cesse de combattre.

Les mots qui sont là, en lui, sont simples. Ce sont les mots d’un homme qui sait qu’il n’est rien sans les autres, tous les autres. Alors vient l’étrange prière

Vous tous, du bout du monde et d’ici, vous tous qui m’avez fait ce que je suis, donnez-moi juste la force de continuer."



"Quand tu es « recueillie » tu n’habites jamais vraiment. Tu fais des tentatives, c’est tout. Moi je vis dans un espace intermédiaire. Entre recueillie et habiter, il y a un espace que je n’ai jamais franchi. C’est là que je vis."

Les avis de Jérôme et Noukette, forcément !

ISBN 978 2 330 05311 6
208 pages
2015

18.80€
 

26 commentaires:

  1. Pas facile à lire sans doute. Poignant mais beau.
    Bonne semaine, FLaure

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    1. On ne tombe jamais dans le pathos, au contraire.
      Et quelle langue !

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  2. Il fait partie de mes envies de lectures. J'avais hésité à la fête du livre devant l'auteur charmante. J'ai pris "profanes" et j'ai lu "les insurrections singulières."
    Une auteure qui me charme.
    Bonne semaine.

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    1. J'ai également lu et adoré Profanes mais n'en ai jamais parlé ici...
      Les insurrections singulières est dans ma PAL.

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  3. Bon sang manU, tu donnerais envie de lire ce bouquin à ceux qui détestent lire ! Quel beau billet, bravo.

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  4. Comment fait-on pour se reconstruire après l’horreur sans éviter cet « espace intermédiaire » qui est nommé dans l’une de tes citations... J’me demande toujours, je crois qu'il faut l’avoir vécu à ce niveau de traumatisme pour vraiment le comprendre de l’intérieur…

    Les extraits me nouent déjà les tripes, des phrases comme « le pouvoir des mères est dérisoire devant la mort. »…

    Ton billet est fort, les émotions se ressentent dans tes mots, ça se lit que t’as été touché par cette lecture. Quel billet, bravo!!
    (j’ai Julie à côté de moi qui adore ton billet et qui fait dire que tu parles vraiment bien de cette lecture qu’elle aimé plus que tout!) ;-)

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    1. Le livre est fort, riche en émotions et la langue superbe.
      Dis merci à Julie de ma part.
      Et si elle veut en parler en quelques mots, je publierais volontiers son avis ici ! :)

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  5. A lire absolument ! Tu en es absolument sûr ? C'est que j'ai pas que ça à lire, et j'en ai d'autres qui sont aussi moins absolument à lire, c'est pour ça que je veux être absolument sur qu'il est absolument à lire.
    C'est que je ne fais déjà pas confiance aux grenouilles pour me prédire la météo du jour, alors si en plus elles se diversifient à la prédiction des romans absolument à lire...

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    1. Ca t'arrive souvent d'avoir absolument rien à dire Bibison ;-)

      Rohhhhhh arrête de râler ... Je plaisante :) ... un peu ^^


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  6. J'aime beaucoup la plume et la sensibilité de Jeanne Benameur (coup de cœur pour Profanes).

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  7. Ce roman est magnifique, j'adore la plume de cette auteure :)

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  8. Jeanne Benameur une valeur sure ! ABSOLUMENT ;-)

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    1. Tu en es absolument sûre ? C'est que j'ai d'autres romans absolument à lire et que je ne tiens pas à me fourvoyer dans des romans qui ne sont pas absolument à lire. Et de fait, la vie étant courte, j'ai toujours absolument rien à dire, mais jamais absolument rien à écrire.

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    2. Mais tu sais quoi Bibison... tu nous es ABSOLUMENT indispensable ^^ :)

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  9. C'est une auteure que j'ai très envie de découvrir, et forcément, ta critique ne va pas m'aider à être raisonnable!

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  10. Tu me donnes envie de le relire... ♥

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  11. Un jour je la lirai (il me semble en avoir lu un, il y a des années). mais j'ai toujours du mal avec les phrases courtes, c'est ballot.

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    1. Il n'y a pas que des phrases courtes non plus.

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